tranquillement sur le lit.
Leçon de bons sens.
(Chose vue) La rue mouvementée le matin et sans le plaisir de la tour Saint-Jacques droit devant soi. La tour Saint-Jacques est empaquetée encore et derrière, à l’exact opposé. La rue est bruyante, de tous côtés. Il faut être vite dans la vie de la ville ce matin. D’abord un café le coude sur le comptoir, une Winston for winners et se souvenir de cet homme qui parlait des musiques qu’il écrit, de la difficulté de plus en plus d’être sur la scène et sous les feux des projecteurs. Il enviait la solitude, être à sa table, et le face à face avec l’écran de l’ordinateur. J’enviais, un peu, l’émulation du groupe. L’instinct grégaire en berne, pour le dire comme ça. Le retour à la rue il fait plus froid peut-être et je suis comme à contre-courant. Disparaitre ici, l’insatisfaction est un moteur. Pourquoi pas. Le col de la veste remonté haut, la tête dans les épaules et la main droite dans la poche du pantalon noir, les doigts jouent avec l’objet et le briquet. La femme et l’enfant s’avancent vers moi. La femme et l’enfant avec les rollers elles roulent vite sur le trottoir. L’écharpe de la femme virevolte pour ainsi dire et l’enfant tient la main de l’enfant, elle est encore endormie. Elles sont la main dans la main et filent sur le bitume, la femme sourit et l’enfant se tient les yeux mi-clos. Elles descendent la rue vers le centre de la ville, l’enfant se rapproche de la femme et enserre un peu sa taille, colle sa tête contre la hanche de la femme dont la main se pose sur sa tête.
(Chose vue) La femme et l’enfant sur le bord du canal, à la croisée des deux canaux. L’herbe est rase, humide et délaissée maintenant, personne n’est allongé sur la pelouse ni ne patiente sous les gueules ouvertes des lions de la fontaine un peu plus loin vers le parvis. L’hiver, l’eau ne s’écoule, le bassin est vide et rien ne couvre les bruits de la ville. Je fais très attention à ne pas marcher sur les interstices des pavés. Aujourd’hui je ne lis pas l’horoscope mais dans le journal la page trente-trois annonce la mort de Édouard Levé. J’acquiesce. L’enfant porte un casque vert et orange comme le vélo dont la femme tient la selle. L’enfant pédale, est très concentrée ; elle regarde droit devant elle. La femme lâche la selle. L’enfant ne sait pas que la selle est lâchée. La femme porte ses deux mains tout contre sa bouche. Elle réprime un cri et sa joie est visible dans ses yeux. Elle parle à l’enfant. L’enfant pédale encore, prend conscience de l’éloignement de la voix. Le guidon chavire de gauche à droite et l’enfant sur le vélo effectue de dangereuses embardées. L’enfant rétablit l’équilibre et esquisse un sourire dur, il lui faut rester très concentrée. Les deux mains sur le guidon du vélo, les pieds sur les pédales et la force de ses jambes pour entraîner la chaîne sur le pignon solidaire de la roue arrière. La femme exulte, plusieurs fois elle répète qu’elle n’y croit pas. C’est formidable, dit la femme. L’enfant sait faire du vélo et Édouard Levé est mort maintenant.
[…]
Je pense à toi, ça ne m'appartient pas en propre
Je pense à toi, des bouts de pensées, au pluriel & en minuscules, insolentes ou tendres, fixées comme des jalons parmi d'autres, des échos incertains & tourmentés
Je pense à toi, tout confus, tout illisible, toujours dramatique, toujours bref
Je pense à toi, je pare au plus blessé
Je pense à toi, je force, j'abrite, je recueille, je transperce, je réunis, je brutalise, je salis je m'évapore
Je pense à toi, trente mille sacrifices
Je pense à toi, où est ta semaine, quelle est ta fête, ton anniversaire, quel jour est celui de ta présence ?
Je pense à toi, quels monuments, documents, preuves, témoins ?
Je pense à toi, plus loin, plus loin que toi, plus haut, plus haut que ton image, comme en surplomb, au-delà des lacs
Partir en forêt, connaitre des arbres & occuper ses mains, ses pieds. Je ne pense plus à toi. Partir […]
Je pense à toi ça ne prouve rien
[…]
Franck Smith
(Chose vue) Les façons dont cette femme et sa fille accélèrent le pas dans les escaliers. La main de la femme dans le dos de l’enfant et la pousse. La femme se penche elle voit la rame de métro stationnée depuis longtemps maintenant. L’enfant accélère le pas tant bien que mal, ses yeux s’agrandissent et ils deviennent ronds et ils scrutent chacune des trop hautes marches pour ses petits pieds. La femme dit quelque chose dans une langue que je ne comprends pas ; l’enfant tord la bouche et ses pieds sur les hautes marches alors l’autre main de la femme se colle contre le ventre de l’enfant. Les deux mains exercent une pression et la soulève du sol, la femme plaque l’enfant sur sa poitrine, l’enfant s’agrippe au cou de la femme qui dévale d’un pas assuré les quelques marches restantes. La femme court l’enfant dans les bras en direction de la porte ouverte. Elle crie quelque chose à l’enfant et ce qu’elle dit, les sons de la voix se mélangent au signal sonore de la rame métropolitaine, je ne l’entends pas. Les portes se ferment devant la femme et l’enfant sur le quai. La femme dépose l’enfant sur le sol. L’enfant regarde le quai, la femme et le métro qui s’en va et elle met les deux mains dans la poche de ses pantalons se retourne et regarde d’une drôle de façon la volée d’escaliers. Sur le quai la femme trépigne et tape un peu du pied, regarde l’heure à sa montre puis caresse doucement la tête de l’enfant. La femme dit encore quelque chose à l’enfant. La femme et l’enfant rient.
Chose(s), liste(s)
La lettre de Wyncote, PA ; illisible.
Le courriel reçu à 21:58 auquel je ne réponds pas.
Accroupi sur le parvis devant Beaubourg c’est un joli boxon et les bruits du concert à me casser les oreilles, pour ce qui est de la musique on repassera. Je regarde la pile de chaussures. La lutte contre les bombes à sous-munitions. Quelque chose comme ça. Ce qui est terrible, c’est comment je m’en cogne. Quelque chose de formidable, ça. Le désintérêt, l’absence de compassion Plus tard, je regarderai avec attention les hommes et femmes, les militants, remballer très comme il faut les chaussures, la pile haute, au fort symbole. Je l’attends et fume une Winston for winners, histoire de faire quelque chose, elle n’est pas en retard et moi en avance. Le film de Erice il débutera en retard mais ça je ne le sais pas et ce n’est vraiment pas nécessaire de trépigner. Elle vient. Je la vois de loin arriver. Je reconnais sa démarche chaloupée. Malgré ses lunettes, elle ne repère de suite le chapeau. Ni rien. Je fais un signe. Ce que c’est que d’être transparent, interchangeable. On s’y fait. On se fait à tout. On croit des choses. On dit des choses on peut dire Malakoff ou jardin potager, on sait bien que ce n’est pas vrai mais, quoi, une blague. N’importe quoi. Malgré tout, on ne se dit pas tout à fait que ça va disparaître comme ça. Aussi vite. Aussi quoi ? Comme ça. Des choses comme toi tu es très bien et très conne aussi. Oui. On continue. On laisse de côté des choses. Le goût dans la bouche, amer, on sait qu’il va passer. Le on très impersonnel et plurilatéral. On se fait à tout.